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Psychologie

Les 38 témoins de Kitty Genovese n'ont jamais regardé : un voisin a crié et l'agresseur a fui

28 janvier 2026 12 min de lecture

Illustration générée avec GPT Image.
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L'histoire ouvre le chapitre consacré à l'aide et à l'urgence dans les manuels de psychologie sociale. Une jeune femme est poignardée dans une rue de New York. Trente-huit voisins allument, s'installent à leurs fenêtres et regardent une demi-heure durant, sans que personne ne décroche son téléphone. Elle meurt sous leurs yeux. La leçon est nette : le groupe paralyse.

Rachel Manning, Mark Levine et Alan Collins ont voulu remonter à la source. Leur article paraît dans American Psychologist en septembre 2007 (volume 62, numéro 6, pages 555 à 562), sous un titre qui annonce la couleur : « The Kitty Genovese Murder and the Social Psychology of Helping: The Parable of the 38 Witnesses ». Leur résumé est sans détour. Rien dans les pièces disponibles n'établit la présence de trente-huit témoins, ni qu'ils aient observé le meurtre, ni qu'ils soient restés inactifs. Le récit, écrivent-ils, joue un rôle central dans les manuels de psychologie, et il est devenu une parabole moderne dont la répétition a fini par rétrécir le champ des recherches sur l'aide en urgence.

Le matériau qui permet de dire cela n'a rien de confidentiel : les minutes du procès de Winston Moseley, la confession du meurtrier, les mémoires du parquet de Queens, la presse de l'époque.

Le titre annonce 37, le premier paragraphe en annonce 38

Catherine Genovese, dite Kitty, vingt-huit ans, est attaquée le 13 mars 1964 vers 3 h 20 du matin, sur Austin Street, dans le quartier de Kew Gardens, à Queens. Elle vient de garer sa voiture près de la gare et court vers chez elle. Dans sa confession, Moseley chiffre lui-même la poursuite : vingt pieds, soit une course d'environ six mètres. Il la rattrape et lui porte deux coups de couteau dans le dos, devant la rangée de commerces d'un petit immeuble de style Tudor, à hauteur de la librairie du 82-64. C'est la description que reprend le mémoire du parquet devant la Cour d'appel de l'État. En face se dresse le Mowbray Apartment House, au 82-67, où vivait la grande majorité de ceux qu'on appellera les témoins.

L'article fondateur ne paraît que quatorze jours après les faits, et il ne naît pas d'une enquête de terrain. C'est le commissaire de police de New York, Michael Murphy, qui raconte l'affaire au chef du service métropolitain du New York Times, A. M. Rosenthal, pendant un déjeuner, dix jours après la mort de Kitty Genovese. Rosenthal envoie un reporter, Martin Gansberg. Le texte occupe la une du Times du 27 mars 1964, et son titre est : « 37 Who Saw Murder Didn't Call the Police ». Le premier paragraphe, lui, écrit ceci :

« For more than half an hour thirty-eight respectable, law-abiding citizens in Queens watched a killer stalk and stab a woman in three separate attacks in Kew Gardens. Twice the sound of their voices and the sudden glow of their bedroom lights interrupted him and frightened him off. Each time he returned, sought her out and stabbed her again. Not one person telephoned the police during the assault; one witness called after the woman was dead. »

Le chiffre du chapô ne correspond donc déjà pas à celui du titre. Ce n'est pas le plus gênant. Ce paragraphe pose quatre affirmations que les pièces du procès contredisent : qu'ils étaient trente-huit à regarder, qu'ils ont regardé plus d'une demi-heure, qu'il y a eu trois attaques distinctes, et que personne n'a téléphoné pendant l'agression.

Ce que les témoins ont dit sous serment

Cinq riverains d'Austin Street déposent le 8 juin 1964, et leurs témoignages sont conservés : Robert Mozer, Andree Picq, Irene Frost, Samuel Koshkin et Sophie Farrar. Trois d'entre eux ont vu une partie de l'agression elle-même. Aucun des cinq ne déclare avoir vu un coup de couteau.

Irene Frost habite au 82-67 Austin Street, appartement 204. Page 63 du transcript, elle raconte avoir entendu un cri, s'être levée, avoir vu un homme et une femme de l'autre côté de la rue : « Je les ai regardés une minute. Il ne se passait rien, alors je me suis recouchée. J'ai justement regardé l'heure à ce moment-là. Il était 3 h 20. » Sur l'homme : « Il paraissait juste un peu plus grand que la fille, mais ils se tenaient tout près l'un de l'autre, sans se battre ni rien. »

Robert Mozer, septième étage du même immeuble, décrit page 58 ce qu'il aperçoit depuis sa fenêtre : une fille agenouillée devant la librairie, un type penché sur elle. Puis : « J'ai gueulé : Hé, dégage de là, ou Qu'est-ce que tu fais ? Et il s'est relevé d'un bond et il a couru. » Le juge lui demande de préciser comment. « Il a couru comme un lièvre apeuré. Il a couru très vite. Je n'ai jamais vu quelqu'un déguerpir aussi vite. »

Andree Picq, quatrième étage, est la seule des cinq à décrire l'agresseur encore penché sur sa victime. Page 60 : « J'ai vu une fille étendue sur le trottoir. À ce moment-là elle était complètement à terre, et un homme était penché au-dessus d'elle et la frappait. » Elle parle de coups, pas de couteau : dans la pénombre, elle ne reconnaît pas ce qu'elle regarde. Page 61 : « Et puis j'ai entendu la voix au-dessus, d'un coup le voisin qui criait quelque chose, et l'homme s'est enfui très vite. »

Il y a donc eu intervention, et elle a fonctionné. Un cri venu des étages supérieurs met l'agresseur en fuite et interrompt la première attaque. Picq était au quatrième, Mozer au septième : la voix qu'elle situe au-dessus d'elle vient de plus haut qu'elle. Les témoins voient ensuite Kitty Genovese se relever, s'éloigner lentement vers la pharmacie, puis contourner l'arrière du bâtiment. Frost, page 64 : c'est là qu'elle la perd de vue.

Les deux derniers n'ont rien vu de l'agression, et c'est justement ce qu'ils racontent qui manque au récit courant. Samuel Koshkin habitait du même côté de la rue que la librairie, au sixième étage du 82-40, au-dessus de l'arrêt de bus. Il a vu un homme rejoindre une petite voiture claire garée sous sa fenêtre, reculer dans la 82nd Road, disparaître, puis revenir « environ cinq minutes plus tard », coiffé d'un feutre là où il portait un bonnet, et fouiller le pas de porte de la pharmacie, la gare, puis l'arrière du bâtiment. Sophie Farrar, elle, s'est postée à sa fenêtre, n'a rien distingué et s'est recouchée. Elle vivait au 82-70, sur le même palier que Kitty Genovese et sa colocataire Mary Ann Zielonko. Un quart d'heure plus tard, le téléphone sonne chez elle. Elle descend en courant jusqu'au 82-62, trouve Kitty Genovese allongée dans le couloir, encore vivante, et lui parle jusqu'à l'arrivée de la police et de l'ambulance.

La seconde attaque, la seule fatale, survient une douzaine de minutes après la première, à l'intérieur du bâtiment, dans un petit couloir à l'arrière du 82-62, que les fenêtres du Mowbray n'atteignent pas. Aucun des cinq témoins du procès ne pouvait la voir. Un seul homme en a aperçu une partie : Karl Ross, dont l'appartement se trouvait une volée de marches au-dessus de ce couloir, et qui a tardé à prévenir la police. Quant à la troisième attaque, elle n'a jamais eu lieu, et le Times du 10 juin 1964 explique lui-même d'où venait l'erreur : les enquêteurs avaient mal interprété la déposition d'Andree Picq, qui disait avoir entendu deux derniers cris après que Kitty Genovese eut tourné le coin, et en avaient déduit une agression supplémentaire près du parking.

Le coup de téléphone

Reste l'affirmation la plus lourde du chapô : personne n'a appelé pendant l'agression.

Michael Hoffman, policier retraité du NYPD, parti avec le grade de lieutenant, a signé le 15 juillet 2003 un affidavit sous serment, sous peine de parjure. C'est un souvenir vieux de trente-neuf ans, pas une pièce de procédure, et il faut le lire comme tel. Il n'avait pas tout à fait quinze ans cette nuit-là et vivait chez ses parents au deuxième étage du Mowbray, appartement 216, une fenêtre donnant sur Austin Street. Réveillé par des éclats de voix, il regarde, voit un homme debout au-dessus d'une personne à terre, ne distingue ni couteau ni sang, croit à une bagarre et crie par la fenêtre. Il réveille son père. Tous deux voient la femme se relever, tituber, s'appuyer au mur, disparaître au coin de la pharmacie.

Son père décide alors d'appeler la police, au cas où elle serait sérieusement blessée. Suit le détail qui manque à presque toutes les versions du récit : « À l'époque, il n'y avait pas de 911. Papa devait composer l'opératrice et attendre la connexion avec le standard de la police. » Le père reste en ligne au moins cinq minutes pleines, l'essentiel du temps en attente. Il finit par signaler une femme « tabassée, mais qui s'est relevée et titube », près de la pharmacie de la gare. Hoffman précise que, le matin venu, les policiers ne semblaient avoir gardé aucune trace de cet appel.

Un souvenir isolé ne suffirait pas. Il ne l'est pas tout à fait : en 1995, Newsday rappelait que la police avait admis, dans les rapports qui ont immédiatement suivi le crime, avoir reçu plusieurs appels dont les auteurs avaient raccroché avant de donner la moindre information. Et le récit du standard n'a rien d'excentrique. Rosenthal décrit lui-même, dans son livre, un système sans numéro unique où l'on composait l'opératrice, où l'on déclinait son identité avant que l'information ne redescende vers le commissariat, et où le délai pouvait s'accumuler à chaque étage.

Charles Skoller, l'un des substituts qui ont poursuivi Moseley, a déclaré au New York Times du 8 février 2004 : « Je ne pense pas que 38 personnes aient été témoins. Je ne sais pas d'où ça sort, ce 38. Moi, je n'en ai pas compté 38. On n'en a trouvé qu'une demi-douzaine qui voyaient ce qui se passait, et qu'on pouvait utiliser. »

Le mémoire que le parquet de Queens dépose devant la Cour d'appel de l'État, lui, ne mentionne que trois témoins oculaires. Aucune liste nominative des trente-huit n'a jamais été rendue publique.

Pourquoi le chiffre a survécu

Le plus étrange, c'est que la correction était disponible tout de suite. Quand le Times couvre le procès lui-même, sa formule change : le 9 juin 1964, trente-huit personnes ont « vu ou entendu » l'agression ; le 10 juin, trente-huit personnes ont « déclaré à la police avoir vu ou entendu une partie » de l'attaque. La même formule revient en juillet 1964, en 1967, encore en 2001. Vu ou entendu, ce n'est pas regardé. A. M. Rosenthal publie la même année le livre qui fixe l'affaire, Thirty-Eight Witnesses, et il y écrit lui-même : « Sur les trente-huit, dix-huit environ avaient vu ou entendu chacune des attaques ; les vingt autres en avaient vu ou entendu une, assez pour en faire des témoins devant un tribunal. » Rien dans cette phrase n'exige trente-huit paires d'yeux : elle resterait vraie s'il n'y en avait eu que deux. Lors d'un forum consacré à l'affaire à l'université Fordham, le 9 mars 2004, Rosenthal a nié que lui ou un journaliste de son journal ait jamais écrit qu'il y avait eu trente-huit témoins oculaires.

Manning, Levine et Collins n'invoquent ni complot ni mensonge. Ce qu'ils décrivent est un mécanisme d'écriture : le récit occupe une place centrale dans les manuels, il illustre proprement un concept, il tient dans un encadré, et chaque édition recopie la précédente. Le phénomène n'est pas propre à cette affaire. Ben Harris avait publié dans la même revue, en 1979, « Whatever happened to little Albert? », qui montrait comment les manuels avaient déformé de reprise en reprise une expérience de 1920. Et dès 1974, Franz Samelson consacrait un article du Journal for the Theory of Social Behaviour aux mythes d'origine que la psychologie sociale se raconte sur elle-même.

Il faut être précis sur ce qui s'effondre et sur ce qui tient. Manning, Levine et Collins distinguent explicitement le récit des trente-huit témoins de la tradition de recherche sur l'effet spectateur, qu'ils qualifient de robuste. Les expériences de Bibb Latané et John Darley, qui font varier le nombre de personnes présentes, ont été reprises pendant un demi-siècle : deux articles fondateurs en 1968, un livre en 1970. La méta-analyse de Peter Fischer et de ses collègues, parue dans Psychological Bulletin en 2011, agrège 105 tailles d'effet et plus de 7 700 participants, et retrouve l'effet, avec un g de -0,35. Elle apporte au passage une nuance que la parabole rendait impensable : l'effet s'atténue quand la situation est perçue comme dangereuse, quand l'agresseur est présent, quand le coût de l'intervention est physique. C'est l'anecdote fondatrice qui ne résiste pas aux archives, pas le phénomène de laboratoire qu'elle a inspiré.

Les auteurs vont plus loin : en installant l'image du groupe comme pure force d'inhibition, la parabole a rétréci le champ des recherches sur l'aide en urgence. La question inverse, celle des conditions dans lesquelles un groupe facilite au contraire l'intervention, a mis longtemps à être posée. Mark Levine y est revenu en 2020, dans American Psychologist, avec Richard Philpot et trois autres chercheurs : sur 219 conflits publics réels filmés par des caméras de surveillance au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Afrique du Sud, quelqu'un intervient dans neuf cas sur dix, et le plus souvent plusieurs personnes. Plus il y a de passants, plus la probabilité qu'au moins l'un d'eux s'en mêle augmente.

Ce qui s'est passé sur Austin Street reste terrible. Une femme de vingt-huit ans est morte d'une agression que ses voisins n'ont pas su lire à temps, dans le noir, à travers des vitres, sans numéro d'urgence à composer. Ce n'est simplement pas l'histoire qu'on enseigne. Le chiffre 38 n'a jamais désigné trente-huit personnes postées à leurs fenêtres. Il a désigné un ensemble de riverains ayant déclaré à la police avoir vu ou entendu une partie de l'agression. Entre les deux, il y a eu un déjeuner avec un commissaire de police, un titre de une, et six décennies de manuels.

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