Le mot « bug » avait déjà soixante-dix ans quand on a scotché le papillon

Le National Museum of American History, à Washington, conserve un cahier de bord de 48,4 centimètres sur 29,5, épais d'un centimètre et demi. Sa fiche d'inventaire porte le numéro 1994.0191.01 et une liste de matériaux inhabituelle : ruban adhésif, papier, toile, encre, et « biologicals ». Sous ce dernier terme se range un papillon de nuit mort, scotché sur une page à côté d'une ligne manuscrite : « First actual case of bug being found ». Premier cas réel de bug trouvé.
L'objet circule depuis des décennies comme l'acte de naissance du mot « bug », de son dérivé « debug », et comme le fait d'armes de Grace Hopper. La ligne écrite sur la page se lit pourtant dans l'autre sens. « Premier cas réel » suppose des cas antérieurs qui ne l'étaient pas. La plaisanterie ne prend que si « bug » désigne déjà, pour la personne qui tient le stylo, un défaut abstrait. En 1947, c'était le cas depuis environ soixante-dix ans, et le mot figurait dans un dictionnaire technique depuis 1892.
Trois institutions, deux dates, un seul papillon
Le musée catalogue l'objet sous l'intitulé « Log Book With Computer Bug », accession 1994.0191, identifiant de notice nmah_334663. La ligne de crédit indique un transfert depuis le département de la Défense, Navy, Naval Surface Warfare Center, Strategic and Space Systems. Date de fabrication retenue : 1947. Lieu : Cambridge, Massachusetts. L'objet n'est pas exposé. Sa notice résume l'épisode en une phrase datée : en 1947, des ingénieurs qui travaillaient sur le Mark II à Harvard ont trouvé un papillon coincé dans un composant.
Le Naval History and Heritage Command conserve la photographie de la page sous le numéro de catalogue NH 96566-KN, intitulée « The First "Computer Bug" ». Sa légende est plus précise que la notice du musée sur un point, et contradictoire sur un autre : « Moth found trapped between points at Relay # 70, Panel F, of the Mark II Aiken Relay Calculator while it was being tested at Harvard University, 9 September 1945. » Relais 70, panneau F, sur un Mark II en cours de test. Et 1945.
Le Computer History Museum, de son côté, date l'incident du 9 septembre 1947. Trois institutions, un seul insecte, deux années séparées de vingt-quatre mois.
La date de la Navy est la plus isolée des trois, et la moins bien adossée. La légende dit elle-même d'où elle vient : elle se termine par « In 1988, the log, with the moth still taped by the entry, was in the Naval Surface Warfare Center Computer Museum at Dahlgren, Virginia », et par un crédit « Courtesy of the Naval Surface Warfare Center, Dahlgren, VA., 1988 ». C'est donc un texte composé autour d'une pièce de musée en 1988, quarante ans après les faits, et non un relevé contemporain. En face, l'institution qui détient le cahier lui-même retient 1947, et les deux pages du Computer History Museum aussi. Faute d'une pièce d'archive qui trancherait publiquement, 1945 ressemble moins à une version concurrente qu'à une valeur aberrante recopiée depuis une légende de photo.
Ce que le musée dit vraiment de Grace Hopper
La notice du Smithsonian est prudente là où la légende tranche : « This log book was probably not Hopper's. » Ce cahier n'était probablement pas le sien. Le musée ajoute qu'elle et le reste de l'équipe du Mark II « helped popularize the use of the term computer bug and the related phrase "debug" ». Populariser, pas inventer. Les deux références bibliographiques que le musée place sous sa propre notice sont un texte de Hopper elle-même, « The First Bug », paru dans les Annals of the History of Computing en 1981, et un article de P. A. Kidwell publié en 1998 dans les IEEE Annals of the History of Computing sous un titre qui vaut avertissement : « Stalking the Elusive Computer Bug ».
Le Computer History Museum, lui, ne raconte pas la même chose d'une page à l'autre de son propre site. Sa page consacrée au 9 septembre écrit qu'« a team of computer scientists and engineers reported a moth caught between the relay contacts », que « one of the team members wrote in the log », et que Hopper « was present and made the incident famous later on in her many public lectures ». Sa chronologie de l'année 1947 lui attribue directement le geste : « On September 9th, Grace Hopper records what she jokingly called the first actual computer bug. » Deux pages, deux mains différentes pour la même ligne manuscrite.
Hopper avait toutes les raisons d'être dans le bâtiment. La notice biographique qui ouvre son histoire orale, enregistrée en décembre 1980 par Angeline Pantages et conservée par le Computer History Museum, rappelle qu'elle prête serment dans la réserve de la Navy en décembre 1943, qu'elle est affectée en 1944 au Bureau of Ordnance Computation Laboratory de Harvard pour coder le Mark I, puis qu'en 1946, libérée du service actif, elle rejoint la faculté de Harvard comme research fellow afin de poursuivre son travail avec Howard Aiken sur les Mark II et Mark III. Elle n'a donc pas quitté les lieux entre-temps, et le dit elle-même quand son interlocutrice suppose un départ en 1946 : « No, 1949. I went to inactive duty in the Navy in 1946 and stayed under a three-year contract with Harvard, which was under the Navy contract. » Sa présence continue dans le laboratoire ne dit rien de la main qui a tenu le stylo, et l'institution qui détient l'objet ne franchit pas ce pas.
Edison, la quadruplex et le piège à bug
Le mot ne vient pas d'un laboratoire de calcul. Il vient de la télégraphie. En 1873, Thomas Edison travaille sur un système quadruplex destiné à faire passer quatre messages simultanés sur un seul fil, deux dans chaque sens. Le montage souffre d'une fausse coupure du signal, créée par le changement de polarité de l'électroaimant du circuit diplex quand le courant s'inverse. Edison bricole un circuit d'isolement pour neutraliser cette coupure et dépose en août 1873 un caveat, une forme de demande de brevet abandonnée depuis. Le nom de « bug trap », piège à bug, il ne le lui donnera que plus tard : ses historiens écrivent bien « what he later called a bug trap », et le mot n'apparaît sous sa plume qu'à partir de 1876.
La demande de brevet qui en découle est déposée le 1er septembre 1874. Elle n'est délivrée que le 9 août 1892, sous le numéro 480 567 et le titre « Duplex Telegraph », après des procédures d'interférence et des passages devant les tribunaux. Dix-huit ans entre le dépôt et la délivrance.
Le relevé de ces occurrences a été publié le 1er août 2013 dans IEEE Spectrum par Alexander B. Magoun, historien à l'IEEE History Center, et Paul Israel, directeur et éditeur général des Edison Papers à Rutgers. Le mot apparaît dans les carnets d'Edison dès juillet 1876. En mars 1878, il écrit au président de Western Union, William Orton : « You were partly correct, I did find a "bug" in my apparatus, but it was not in the telephone proper. It was of the genus "callbellum". The insect appears to find conditions for its existence in all call apparatus of Telephones. » Le genre zoologique inventé désigne la sonnerie d'appel. C'est un calembour, donc un mot que le destinataire est censé connaître.
En novembre de la même année, Edison écrit à Theodore Puskas une phrase qui décrit un métier plutôt qu'une panne : les difficultés arrivent l'une après l'autre, « This thing gives out and then that », et les « Bug » se manifestent. Le mot est entre guillemets sous sa plume, et il ajoute une incise à l'intention de son correspondant : « as such little faults and difficulties are called ». L'incise est celle d'un homme qui traduit un jargon d'atelier, pas celle d'un homme qui baptise quoi que ce soit.
Le dictionnaire a cinquante-cinq ans d'avance sur le papillon
En 1888, William Maver, futur auteur du manuel de référence de la télégraphie américaine, note que les praticiens de la quadruplex savent qu'il existe dans son fonctionnement une tendance « termed, not very elegantly perhaps, the "bug." It was first so called by Edison ». En 1889, un journaliste britannique raconte qu'Edison a passé les deux nuits précédentes à corriger « a bug » dans son phonographe, et prend la peine de gloser l'expression pour ses lecteurs : « an expression for solving a difficulty, and implying that some imaginary insect has secreted itself inside and is causing all the trouble ». L'insecte imaginaire est donc déjà, en 1889, une figure de style que l'on explique en note.
Trois ans plus tard, le mot entre dans un ouvrage de référence. The Standard Electrical Dictionary de T. O'Conor Sloane, publié à New York par George D. Hurst en 1892, porte l'entrée : « Bug. Any fault or trouble in the connections or working of electric apparatus. » Elle est immédiatement suivie de l'entrée « Bug Trap », définie comme un montage destiné à surmonter ce défaut, et d'une note précisant que les deux termes seraient nés de la télégraphie quadruplex. En 1895, le Standard Dictionary of the English Language, destiné au grand public et non aux ingénieurs, retient « a fault in the working of a quadruplex system or in any electrical apparatus ».
Le terme voyage aussi. Karl Zetzsche, dans son Handbuch der Electrischen Telegraphie de 1890, décrit le montage d'Edison « mit Wanzenfalle », avec piège à punaise ; trois ans plus tard, le Dinglers Polytechnisches Journal parle à son tour de la « Wanzen Falle » d'Edison. En 1913, le manuel Elements of Telegraph Operating des International Correspondence Schools cite encore le « bug-trap remedy » parmi les solutions contre les petites perturbations d'un circuit. En 1921, les Transactions of the American Institute of Electrical Engineers y consacrent de longs développements dans un article sur la télégraphie et la téléphonie ferroviaires.
Quand un opérateur du Mark II écrit « bug » en 1947, il emploie donc un mot de métier vieux de trois générations, passé par deux dictionnaires et une traduction allemande.
Pourquoi la version fausse a gagné
Trois raisons, dont aucune n'est un mensonge délibéré. Les deux premières se lisent dans les documents. La troisième est une hypothèse, et rien de plus.
La première est matérielle. Une entrée de dictionnaire de 1892 ne se photographie pas. Un papillon scotché dans un cahier de bord, si. La Navy a diffusé l'image de la page sous un numéro de catalogue et une légende qui contient déjà le récit complet, y compris l'affirmation que les opérateurs « put out the word that they had debugged the machine, thus introducing the term debugging a computer program ». Une légende de photo circule mieux qu'une notice d'inventaire.
La deuxième est humaine. Hopper a raconté l'anecdote dans ses conférences, le Computer History Museum l'écrit noir sur blanc, et elle l'a publiée elle-même en 1981. Une histoire finit par appartenir à celle qui la raconte le mieux, surtout quand cette personne devient l'une des figures les plus connues de sa discipline. Aucune des deux institutions qui détiennent l'objet et sa photographie n'écrit pourtant qu'elle a trouvé l'insecte ou tenu le stylo.
La troisième ne se démontre pas, elle se propose. Une origine ponctuelle, datée, avec un objet à montrer, semble se transmettre plus facilement qu'une dérive lexicale de soixante-dix ans partie d'un circuit de télégraphie. Le papillon offre à l'informatique une scène primitive à sa mesure, avec un insecte et une machine.
Reste la ligne elle-même, qui n'a jamais prétendu à autre chose. Elle ne dit pas « bug found ». Elle dit « first actual case of bug being found ». Tout le travail est fait par le mot « actual ». Ce n'est pas un acte de naissance, c'est une chute, et sa mise en place tournait depuis les carnets de télégraphie d'Edison.
