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Informatique

La première webcam du monde a tourné deux ans avant d'arriver sur le Web

7 janvier 2026 9 min de lecture

Illustration générée avec GPT Image.
Illustration générée avec GPT Image.

On la présente partout comme la première webcam du monde. La formule est juste sur le fond, fausse dans le détail, et le détail raconte une histoire plus intéressante que la légende. Le dispositif de Cambridge naît fin 1991, sur le réseau local d'un laboratoire, à une époque où les navigateurs web ne savent afficher que du texte. Il ne devient une webcam que deux ans plus tard, quand deux autres personnes que celles qu'on cite d'ordinaire le branchent sur le World Wide Web. Entre les deux, il y a une chronique de presse, une balise HTML et une version bêta de navigateur.

Quinze chercheurs, une cafetière, sept niveaux

Le Computer Laboratory de l'université de Cambridge occupe alors l'Arup Building, sur le New Museums Site. Une quinzaine de chercheurs du Systems Group y partagent une seule cafetière filtre, installée dans le couloir juste devant une pièce baptisée la Trojan Room. Quentin Stafford-Fraser résume la situation sans détour dans la biographie qu'il publiera en mai 1995 : « being poor, impoverished academics, we only had one coffee filter machine between us ». Une cafetière remplit quelques tasses, pas davantage, et le bâtiment s'étale sur sept niveaux. Ceux qui travaillent deux ou trois volées d'escalier plus loin font le trajet pour trouver le pot vide, vidé par les noctambules de la Trojan Room.

La solution tient en une journée de bricolage, « a day or so ». Une caméra vidéo est fixée sur un support de laboratoire, un statif à noix, et pointée sur la machine. Les câbles passent sous le plancher jusqu'à une carte d'acquisition vidéo installée dans une des baies de test de la Trojan Room. Paul Jardetzky écrit le serveur, qui capture des images à intervalles réguliers. Stafford-Fraser écrit le client, qui affiche une vignette de la taille d'une icône dans un coin de l'écran de chacun. Le programme s'appelle XCoffee.

XCoffee, 768 par 576, en niveaux de gris

Les caractéristiques du dispositif de 1991 sont connues avec précision parce qu'un témoin extérieur les a notées sur le vif. Bob Metcalfe, coinventeur d'Ethernet chez Xerox PARC, séjourne alors au laboratoire, au point de signer depuis une adresse en cl.cam.ac.uk. Il consacre à XCoffee sa chronique « LAN Notes » dans Communications Week du 27 janvier 1992, sous le titre « Hacking a New ATM-RPC-Ethernet Coffee Pot Server ». C'est la première trace publiée du système. Il y décrit des images monochromes de 768 par 576 pixels sur 8 bits, saisies depuis un serveur 68020 à carte d'acquisition monté en baie, transmises par des appels de procédure distante ATM sur Ethernet, puis affichées via le X Window System du MIT, qui n'envoie aux écrans que des versions réduites. La caméra n'a rien coûté ou presque : le laboratoire, écrit Metcalfe, est jonché de caméras vidéo bon marché héritées de son projet Pandora, et les deux auteurs en ont réquisitionné une qui ne servait pas.

Metcalfe note la disproportion, avec une pointe d'amusement : « Since XCoffee requires low-resolution still pictures every few seconds, even Ethernet is gross overkill », et il ajoute que du RS232 ferait l'affaire. Les anneaux et commutateurs ATM du laboratoire montaient jusqu'à 500 mégabits par seconde. Ils n'avaient pas été installés pour ça, et la chronique le dit : XCoffee n'exploite cet environnement de luxe que parce qu'il traîne là.

L'image se rafraîchit environ trois fois par minute, ce qui suffit, écrira Stafford-Fraser, parce que le pot se remplit lentement. Elle est en niveaux de gris, ce qui suffit également, « because so was the coffee ». Dans la même chronique, Metcalfe rapporte que les deux auteurs réfléchissent déjà à la suite : ajouter la couleur, surveiller la file de la salle de thé, les bacs à papier des imprimantes, la camionnette à sandwichs du parking. La biographie de 1995 donnera des noms à deux de ces idées, XSandwichVan et XPrinterOutputTray, et précisera qu'elles n'ont jamais dépassé le stade de la conversation : la vieille carte d'acquisition a rendu l'âme, et ses auteurs sont passés à autre chose.

Le Web ne savait pas encore afficher une image

C'est ici que la version populaire dérape. En 1991 et 1992, XCoffee n'est pas sur le Web, pour une raison simple que Stafford-Fraser énonce lui-même : les navigateurs ne savaient pas afficher d'images. Le système tourne sur les protocoles maison du laboratoire, au-dessus de sa propre pile ATM, sur du matériel construit sur place. Il faut avoir le client X et le bon réseau pour voir la cafetière.

Le déblocage vient d'ailleurs et se date au jour près. Le 25 février 1993, sur la liste www-talk, Marc Andreessen propose une nouvelle balise HTML optionnelle : « I'd like to propose a new, optional HTML tag: IMG », avec pour seul argument obligatoire « SRC="url" ». Le 14 mars 1993, il annonce sur la même liste la version bêta 0.10 de NCSA Mosaic for X, dont la première ligne des nouveautés est « Support for <IMG> tag: inlined images in HTML documents ». Le Web sait afficher une image.

Au laboratoire, Daniel Gordon et Martyn Johnson en tirent la conséquence. Gordon modifie le serveur pour qu'il réponde à des requêtes HTTP, Johnson et lui raccordent l'ensemble au Web. La chronologie tenue par Stafford-Fraser situe l'opération en novembre 1993 ; le Heinz Nixdorf MuseumsForum, qui conserve aujourd'hui l'objet, donne le 22 novembre 1993, et le compte tombe juste : la page d'adieu du laboratoire créditera la machine de sept ans et neuf mois de service avant son extinction du 22 août 2001. Le matériel change au passage : une carte d'acquisition dans un Acorn Archimedes capture désormais une image par seconde, encodée en JPEG par la machine elle-même, le serveur web allant la chercher via MSRPC2, le mécanisme d'appel de procédure distante maison. La page d'origine le précise sans emphase : « The online coffee pot actually predates our World Wide Web server by some time. »

La cafetière entre dans la presse généraliste américaine dans la foulée. Le 8 décembre 1993, John Markoff consacre au nouveau navigateur Mosaic un article du New York Times, « A Free and Simple Computer Link », et énumère ce qu'on peut désormais consulter d'un clic : un film météo de la NASA pris au-dessus du Pacifique, un discours de Clinton archivé à l'université du Missouri, une sélection musicale de MTV, puis « a small digital snapshot reveals whether a certain coffee pot in a computer science laboratory at Cambridge University in England is empty or full ».

Célèbre parce que célèbre

Le compteur monte vite. Le 11 novembre 1994, BBC Radio Cambridgeshire vient faire un reportage sur place ; le laboratoire branche alors une radio sur une de ses stations de travail pour relayer l'émission sur son propre réseau, et enregistre le tout. Vers 1996, l'image dépasse le million de consultations. En mai 1998, selon une chronologie qui pose elle-même un point d'interrogation sur le mois, elle passe les deux millions. En mars 2001, le Guardian avance une estimation de 2,4 millions de spectateurs dans le monde.

Le 1er avril 1998, Larry Masinter publie la RFC 2324, qui définit le Hyper Text Coffee Pot Control Protocol. C'est un poisson d'avril, mais un poisson d'avril documenté : le texte cite en références la page de Gordon et Johnson et la biographie de Stafford-Fraser, dont il recopie un paragraphe, et invente au passage le code d'erreur « 418 I'm a teapot », toujours vivant dans la culture web. Ses remerciements rangent parmi les inspirations le Prancing Pony, le distributeur de Coca de Carnegie Mellon, le grille-pain connecté et la cafetière de Cambridge ; sa bibliographie annonce même un « Hyper Text Sandwich Van Monitoring Protocol, Version 3.2 » attribué à Stafford-Fraser et donné comme « in preparation ».

Interrogé sur les raisons de ce succès, l'intéressé donne dans Communications of the ACM de juillet 2001 la réponse la plus honnête possible : « because journalists keep contacting us to ask that sort of question. It became famous for being famous. »

L'extinction comme dernier tour

Le 7 mars 2001, le Guardian titre « Plug pulled on web's historic coffee pot » ; l'annonce, précise l'article, a été faite la veille. Le laboratoire déménage vers le William Gates Building, à l'ouest de Cambridge, et la Trojan Room cessera d'exister. Le lendemain, Spiegel Online publie un entretien avec Stafford-Fraser sous le titre « Es ist Zeit, 'Tschüß' zu sagen ». Son argument n'est pas technique : on pourrait acheter une caméra neuve et la brancher sur un PC, mais si la machine a été remplacée, la caméra aussi, et si la plupart des gens sont partis, ce ne serait plus la même chose. La seule constante de l'histoire, dit-il, était que la cafetière se trouvait bien dans la Trojan Room.

Le laboratoire tient jusqu'au bout. À 10h54, le mercredi 22 août 2001, la caméra capture sa dernière image. Elle est difficile à lire : on y distingue les doigts de Daniel Gordon, Martyn Johnson et Quentin Stafford-Fraser posés sur l'interrupteur de l'Acorn Archimedes, qui aura produit les images pendant sept ans et neuf mois. La page qui documente l'opération remercie Ian Pratt et les autres occupants de la Trojan Room, qui ont maintenu le système en vie pendant qu'on empaquetait le laboratoire autour d'eux, et se permet un pronostic ironique sur la mode des webcams filmant leur propre extinction.

Dans son article de juillet 2001, Stafford-Fraser tire la leçon : mettre du contenu sur le Web n'est plus une nouvelle, plus aucune organisation n'obtient de colonnes de journal en ouvrant un serveur. « You want to know the secret of getting attention these days? Switch it off. » L'annonce de la fin, écrit-il, lui a valu la une du Times de Londres et celle du Washington Post, qui lui donne sa première page du 1er avril 2001.

Ce qui est exposé à Paderborn n'est pas la cafetière de 1991

Dernière correction, et la plus souvent ratée. L'objet vendu n'est pas la machine de 1991. Une cafetière soumise à ce régime ne dure pas dix ans ; Stafford-Fraser estime que celle de 2001 est le petit-fils ou l'arrière-petit-fils de l'originale. Ce qui part aux enchères sur eBay en août 2001, au profit des futurs équipements à café du nouveau bâtiment, c'est la cafetière ayant servi le plus longtemps : une Krups ProAroma 305, numéro de série 31.085.

L'enchère est remportée le 11 août 2001 par Spiegel Online, pour 3 350 livres sterling, avec le groupe Fresenius comme sponsor. La machine part à Hambourg avec la caméra, le moulin et d'autres pièces d'archives. Krups la répare, elle refait du café, et depuis octobre 2016 elle est déposée en prêt permanent au Heinz Nixdorf MuseumsForum de Paderborn, dans un casier du mur consacré à Internet, au deuxième étage. Une caméra la filme en continu, évidemment.

Quant à l'Arup Building, il abrite aujourd'hui le musée de zoologie de l'université et s'appelle le David Attenborough Building. La Trojan Room a disparu avec le déménagement, exactement comme Stafford-Fraser l'avait dit.

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