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Biologie

Le requin de 400 ans n'existe pas : c'est 392 plus ou moins 120, et personne ne l'a revérifié

23 mars 2026 9 min de lecture

Illustration générée avec GPT Image.
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Un requin du Groenland remonté dans un chalut ne dit rien de son âge. Ses dents se remplacent en continu, son squelette est cartilagineux, et il n'a pas d'otolithe, cette concrétion de l'oreille interne dont on compte les couches chez les poissons osseux. Pendant des décennies, la biologie de l'espèce s'est écrite sans sa donnée la plus élémentaire. Dans son numéro daté du 12 août 2016, Science a publié une réponse chiffrée, signée par une équipe dont Julius Nielsen est le premier auteur, obtenue en datant au carbone 14 le noyau du cristallin de vingt-huit femelles.

Ce que l'on croyait impossible

La formule circule depuis longtemps : un requin ne se date pas, faute d'otolithes. Prise en général, la formule est fausse. Les requins se datent en comptant les paires de bandes déposées dans les centres vertébraux, et la méthode a été validée chez certaines espèces. Steven Campana, Lisa Natanson et Sigmund Myklevoll ont montré en 2002 que les bandes vertébrales du requin-taupe commun enregistrent bien une année chacune, au moins jusqu'à 26 ans (Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences, vol. 59, p. 450 à 455). Le même article signale à l'inverse que les méthodes alors employées pour dater le requin-taupe bleu donnent des âges incorrects. La validation vaut donc espèce par espèce, jamais en bloc.

Le problème du requin du Groenland est plus étroit et plus brutal : l'espèce ne dispose pas de tissu calcifié exploitable, ce qui interdit toute chronologie par zones de croissance. La seule donnée chiffrée que la littérature retenait sur sa croissance venait d'un marquage suivi de recaptures, mené au Groenland et publié par P. M. Hansen en 1963 dans les publications spéciales de la Commission internationale des pêches de l'Atlantique nord-ouest (n° 4, p. 172 à 175) : une croissance annuelle inférieure ou égale à 1 centimètre. Pour un adulte de 400 à 500 centimètres, l'arithmétique suggérait quelque chose d'inhabituel sans rien démontrer.

Et le comptage de bandes se trompe, y compris là où on le croyait fiable. En 2014, Li Ling Hamady, Lisa Natanson, Gregory Skomal et Simon Thorrold ont daté au radiocarbone les vertèbres de huit grands requins blancs de l'Atlantique nord-ouest : environ 40 ans pour la plus grande femelle (526 centimètres de longueur à la fourche), environ 73 ans pour le plus grand mâle (493 centimètres), là où les comptages antérieurs plafonnaient entre 12 et 23 ans (PLOS ONE, vol. 9, n° 1, e84006).

Une archive scellée dans l'œil

L'idée de dater un vertébré par son œil n'est pas née avec les requins. En 1987, Jeffrey Bada, Christian Vrolijk, Stephen Brown, Ellen Druffel et Robert Hedges publiaient dans Geophysical Research Letters (vol. 14, n° 10, p. 1065 à 1067) une note intitulée « Bomb radiocarbon in metabolically inert tissues from terrestrial and marine mammals », mesurant le radiocarbone dans deux tissus qui ne se renouvellent pas : le noyau du cristallin de singe et une défense de narval.

En 1999, John George, Jeffrey Bada, Judith Zeh et leurs coauteurs appliquaient une logique voisine à la baleine boréale, en analysant 48 globes oculaires par racémisation de l'acide aspartique. Quatre individus, tous des mâles, y dépassaient cent ans (Canadian Journal of Zoology, vol. 77, n° 4, p. 571 à 580).

La démonstration la plus nette est venue de l'anatomie humaine. Le 30 janvier 2008, Niels Lynnerup, Henrik Kjeldsen, Steffen Heegaard, Christina Jacobsen et Jan Heinemeier publiaient dans PLOS ONE (vol. 3, n° 1, e1529) l'analyse de 13 cristallins prélevés sur 13 personnes décédées. Conclusion : la formation des cristallines du noyau se fait pour l'essentiel autour de la naissance, la part qui s'y ajoute ensuite restant très faible et décroissante. L'écart entre l'année de naissance prédite et l'année réelle tenait sous trois ans, avec une incertitude moyenne de 1,5 an à 95 % de confiance. Jan Heinemeier, du centre AMS d'Aarhus, signe aussi l'article de 2016 sur les requins.

Le pic des bombes, horloge involontaire

Le repère qui rend tout cela datable est un accident géopolitique. Les essais atmosphériques d'armes thermonucléaires ont injecté du carbone 14 dans l'atmosphère à partir du milieu des années 1950. Le traité interdisant les essais d'armes nucléaires dans l'atmosphère, dans l'espace extra-atmosphérique et sous l'eau a été signé à Moscou le 5 août 1963 et est entré en vigueur le 10 octobre 1963 (Recueil des traités des Nations unies, vol. 480, n° 6964). La compilation de référence de Quan Hua et de ses coauteurs situe le maximum atmosphérique en 1963 et 1964 pour l'hémisphère nord, en 1964 et 1965 pour l'hémisphère sud (Radiocarbon, vol. 64, n° 4, p. 723 à 745).

Ce signal descend ensuite dans l'océan, puis dans les réseaux trophiques. Nielsen et ses coauteurs montrent, en superposant des chronologies marines d'origine inorganique et alimentaire, que l'apparition du pic dans le nord de l'Atlantique est synchrone à quelques années près et pas plus tardive que le début des années 1960. C'est cette date qui sert de point fixe.

Vingt-huit femelles, de 81 à 502 centimètres

L'échantillon vient de campagnes scientifiques menées au Groenland entre 2010 et 2013 : 28 femelles, de 81 à 502 centimètres de longueur totale. La date terminale de l'analyse est fixée à 2012, la collecte s'étant étalée sur trois ans. Les mesures sont exprimées en pourcentage de carbone moderne, et les isotopes stables du carbone et de l'azote servent à vérifier l'origine du carbone. Le résultat de ce contrôle est important : la signature isotopique du noyau embryonnaire est d'origine alimentaire et correspond à un niveau trophique élevé, autrement dit elle reflète le régime de la mère, pas celui de l'animal pêché. La chronologie repose en outre sur une hypothèse que les auteurs posent explicitement : taille et âge sont corrélés positivement.

La répartition est franche. Les deux plus petits individus dépassent 99 % de carbone moderne : ils portent la marque du pic, donc ils sont nés après son apparition, au début des années 1960, sans qu'un âge précis puisse leur être attribué. Le troisième, long de 220 centimètres, affiche 95,06 %, juste au-dessus des vingt-cinq autres qui restent tous sous 95 %. Les auteurs lui attribuent donc environ 50 ans en 2012 et classent les vingt-cinq plus grands comme antérieurs au pic.

Pour ceux-là, la mesure seule ne suffit pas : la courbe naturelle du radiocarbone marin varie peu sur les quatre derniers siècles, et l'appauvrissement des eaux de surface diffère d'une région à l'autre. Les auteurs calibrent avec la courbe Marine13 et le logiciel OxCal 4.2, dans un modèle bayésien contraint par une croissance de von Bertalanffy, la taille à la naissance, l'âge fixé du requin n° 3 et des écarts de réservoir plausibles. Le modèle restitue une longueur asymptotique de 546 centimètres avec un écart-type de 42, cohérente avec les plus grands individus jamais mesurés, et un indice d'accord global de 109,6 %. Une analyse de sensibilité fait varier la date d'apparition du pic de 1958 à 1980 sans renverser la conclusion.

Ce que veut dire 392 ans

Les âges sont donnés comme le milieu de l'intervalle à 95,4 % de probabilité, assorti de la demi-étendue de cet intervalle. Le requin n° 28, 502 centimètres, ressort à 392 ans plus ou moins 120. Le n° 27, 493 centimètres, à 335 ans plus ou moins 75. Comme les femelles sont réputées atteindre la maturité au-delà de 400 centimètres, l'âge à la première reproduction est estimé à au moins 156 ans plus ou moins 22, à partir du n° 19 mesuré à 392 centimètres.

La durée de vie « d'au moins 272 ans » que retient le résumé n'est pas une mesure séparée : c'est, au chiffre près, la borne basse de l'intervalle du plus grand individu, 392 moins 120. C'est l'affirmation la plus difficile à contester du lot, et c'est celle que les auteurs mettent en avant.

Deux indices indépendants vont dans le même sens. Les requins de moins de 300 centimètres sortent à moins de cent ans, ce que corrobore indirectement l'appauvrissement de leur carbone 13, que les auteurs rattachent avec prudence à l'effet Suess lié aux combustibles fossiles. Les charges de contaminants anthropiques suggèrent, elles, que les femelles d'environ 300 centimètres dépassent 50 ans. L'ordre de grandeur reste par ailleurs plausible dans le vivant : les auteurs rappellent que la baleine boréale est créditée d'environ 211 ans, et que la praire d'Islande, un bivalve, atteint 507 ans. Cette dernière comparaison ne prouve rien, elle situe.

Il faut ajouter ce que l'article ne fournit pas : une validation par une seconde méthode. En 2019, une revue collective parue dans Frontiers in Marine Science (vol. 6, article 87), cosignée par quatre auteurs de l'étude de 2016, écrit que ces estimations doivent encore être vérifiées par une technique de datation indépendante, précise et exacte, et que le trajet et le temps de résidence du radiocarbone des bombes vers les eaux arctiques profondes et les proies du requin restent mal connus.

Pourquoi la version courte a gagné

Le 11 août 2016, la veille de la date du numéro, Science publiait sur son fil d'actualité un article d'Elizabeth Pennisi titré « Greenland shark may live 400 years, smashing longevity record » (DOI 10.1126/science.aag0748). Le glissement tient en deux opérations : 392 s'arrondit à 400, et le « plus ou moins 120 » disparaît. Ce qui reste est un chiffre rond et sans marge, plus facile à répéter que la structure réelle du résultat, qui est un intervalle bayésien appuyé sur un point fixe unique.

L'intérêt du travail n'est pourtant pas le record. Il est dans l'âge à maturité : une espèce qui ne se reproduit pas avant un siècle et demi de vie ne reconstitue pas ses effectifs à l'échelle d'un plan de gestion. Le requin du Groenland est une prise accessoire courante des pêcheries démersales arctiques et subarctiques, et il a fait l'objet de tentatives de valorisation commerciale. En 2015, la liste rouge norvégienne, celle que citent les auteurs, le classait en « données insuffisantes ».

Dix ans plus tard, le chiffre est toujours celui qu'on cite. L'assemblage chromosomique du génome de l'espèce, mis en ligne dans les Proceedings of the National Academy of Sciences le 19 mai 2026 (vol. 123, n° 21, e2601272123), fait 5,9 milliards de bases pour un N50 de 233 mégabases et une complétude de 96,7 %, et son résumé rappelle dès sa deuxième phrase l'estimation de 2016 : 392 ans plus ou moins 120. Citer n'est pas retester. Dix ans après, l'intervalle n'a pas été resserré par une seconde méthode, il a été recopié.

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