La France a enregistré 70 766 défaillances d'entreprises en 12 mois. Pour les petites entreprises, 73 % au-dessus de la moyenne des années 2010

Le vendredi 9 octobre 2026, la Banque de France a publié son décompte mensuel des défaillances d'entreprises en France. Sur les douze mois à fin août, les tribunaux en ont ouvert 70 766, à peine plus que les 70 692 comptées à fin juillet après révisions. C'est 4,8 % de plus qu'un an plus tôt (67 524) et 19,3 % au-dessus de la moyenne 2010-2019, qui est de 59 342.
Le même communiqué ajoute une ligne qui fait le titre : selon l'Insee, l'institut national de la statistique, plus de 1,2 million d'entreprises ont été créées sur les mêmes douze mois, soit 11,4 % de plus. Plus de défaillances et plus de créations en même temps. On dirait un paradoxe.
J'ai construit BidForge, une IA qui lit les dossiers de marchés publics français pour les petites entreprises. Les sociétés de ces tableaux sont celles pour qui je construis. J'ai donc lu le Stat Info de deux pages, sa note méthodologique et les séries mensuelles de l'Insee plutôt que le titre. L'essentiel du paradoxe vient du fait de placer côte à côte deux chiffres qui ne comptent pas les mêmes entreprises.
Ce qui compte comme une défaillance
La note méthodologique de la banque est précise. Une défaillance, c'est l'ouverture d'une procédure judiciaire : un redressement judiciaire ou une liquidation judiciaire, comptée à la date du jugement, pour chaque unité légale dotée d'un numéro SIREN. Les procédures de sauvegarde sont écartées, parce qu'elles n'exigent pas de déclarer que l'entreprise a cessé de payer ses dettes. Un redressement qui se transforme en liquidation à la fin de sa période d'observation compte une seule fois.
Une entreprise qui cesse simplement son activité, ou un indépendant qui ferme son compte, n'entre donc jamais dans ce décompte. Seul un jugement y entre. Les données sont brutes, et la banque les révise chaque mois parce que les tribunaux déclarent les jugements avec retard. Sa méthodologie dit que les séries se stabilisent en deux mois, donc le chiffre d'août reste provisoire.
Deux « micros » différents
Le communiqué répartit les défaillances par taille. Les « microentreprises et taille indéterminée » représentent 65 107 des 70 766, soit 92 %.
Dans la définition de la banque, une microentreprise est une unité légale de moins de 10 personnes avec un chiffre d'affaires ou un total de bilan inférieur à 2 millions d'euros. Quand aucune information ne permet de fixer une taille, l'unité est comptée comme micro par défaut. C'est une classe de taille. Elle couvre un café de quatre salariés comme une SARL de deux personnes.
Ce n'est pas le régime du micro-entrepreneur, le statut simplifié des indépendants en France, qui est ce qui tire les créations. Les séries mensuelles de l'Insee, mises à jour le 16 octobre, donnent maintenant 1 255 317 créations pour les douze mois à fin août, en hausse de 11,5 % après révisions. Les micro-entrepreneurs en représentent 835 417, soit deux tiers, et environ 105 000 des quelque 129 000 créations supplémentaires, soit 81 % de la hausse. Les sociétés ont progressé plus lentement : 311 124 créations, en hausse de 6,7 %.
Les micro-entrepreneurs peuvent aussi passer par des procédures judiciaires, et le communiqué ne dit pas combien des 65 107 ils représentent. Mais le boom des créations, c'est surtout des gens qui immatriculent une activité indépendante, et le décompte des défaillances ne voit que les entreprises qui finissent devant un juge.
Là où le décompte est le plus au-dessus de la normale
Le tableau B est la partie que je montrerais à quiconque vend à des entreprises. Par rapport à la moyenne 2010-2019, les défaillances de microentreprises sont en hausse de 16,1 %. Au-dessus de cette taille, l'écart est plusieurs fois plus grand :
- Très petites entreprises (moins de 20 salariés, au-dessus des seuils micro) : 3 498, en hausse de 73,9 %.
- Petites entreprises (moins de 50 salariés, au-dessus des deux tranches inférieures) : 1 578, en hausse de 73,4 %.
- Moyennes entreprises (moins de 250 salariés) : 524, en hausse de 59,3 %.
- ETI et grandes entreprises ensemble : 59, en hausse de 78,8 %, sur une base de 33.
D'une année sur l'autre, même schéma : micro +4,4 %, très petites +8,5 %, petites +11,5 %, moyennes +14,2 %.
En valeur absolue, la classe micro domine encore. Sur les 11 424 défaillances au-dessus de la moyenne des années 2010, 9 048 sont micro. Les 2 376 autres représentent 8 % de toutes les défaillances mais environ 21 % de l'excédent.
Par secteur, le tableau A réserve ses propres surprises. La construction, la plus grande ligne en volume, est à 14 354, en baisse de 2,4 % sur un an et 2,2 % sous sa moyenne des années 2010. L'industrie est exactement à sa moyenne, 4 442. Les secteurs les plus au-dessus de la normale sont les transports et l'entreposage (+69,5 %), la finance et l'assurance (+53,8 %), l'information et la communication (+44,5 %, 2 139 cas) et le conseil et les services aux entreprises (+41,7 %, 9 040 cas, en hausse de 8,4 % sur un an).
L'explication de la banque est générale : un climat économique dégradé, plus des chocs et des incertitudes successifs qui ont fragilisé les finances de certaines entreprises.
Ce que les tableaux ne montrent pas
Ce sont des nombres, pas des taux. Le communiqué ne donne aucun nombre d'entreprises actives par taille ou par secteur, et la banque écrit elle-même que la population des entreprises continue de croître. Un décompte 19,3 % au-dessus de la moyenne des années 2010 ne veut pas dire que chaque entreprise a 19,3 % de chances de plus de défaillir. Il en va de même pour les 73 % : je ne peux pas savoir, avec ce communiqué, combien de très petites et de petites entreprises existent aujourd'hui par rapport aux années 2010.
L'unité est l'entité juridique, pas le groupe, donc deux filiales d'un même groupe comptent deux fois. Les tailles viennent de la base de données d'entreprises de la banque, complétée par d'autres fichiers, les tailles inconnues tombant par défaut en micro. Rien n'explique pourquoi telle entreprise a fait défaut. Et 70 766 défaillances rapportées à 1,2 million de créations, ce n'est pas non plus un taux de défaillance : cela compare des jugements de tribunal à des immatriculations, pas des défaillances aux entreprises exposées.
Ce que je vérifierais avant de facturer une PME française
Imagine le client derrière un contrat à cinq chiffres avec un freelance ou un éditeur de logiciel : une agence de 15 personnes, un industriel de 40. Les deux se situent dans les deux tranches de PME les plus au-dessus de leurs anciens niveaux de défaillances. Voici ce que j'en ferais.
- Ne compte pas sur la cotation de la Banque de France. Elle est confidentielle en vertu du Code monétaire et financier. Elle va aux dirigeants de l'entreprise elle-même, aux banques et aux autres établissements de financement abonnés au service FIBEN de la banque, pas aux fournisseurs.
- Cherche le client avant de signer. L'Annuaire des entreprises affiche les procédures judiciaires ouvertes dans son onglet « Annonces et observations », et le BODACC, le bulletin officiel des annonces légales, liste toute entreprise en procédure collective. Les deux sont gratuits.
- Configure une alerte BODACC sur tes principaux clients. Le site envoie gratuitement des avis quotidiens correspondants, et un jugement d'ouverture doit être publié sous 15 jours.
- Garde l'encours petit : facturation par jalon ou mensuelle, pour qu'une défaillance te coûte un mois de travail, pas un trimestre.
- Connais le délai avant d'en avoir besoin. Si un client entre en redressement ou en liquidation, tu as deux mois à compter de la publication au BODACC pour déclarer ta créance au mandataire judiciaire ou au liquidateur (quatre mois si tu es hors de la France métropolitaine). Cela se fait par écrit, et le guide de l'administration dit qu'il n'existe pas de portail en ligne ; une lettre recommandée avec les factures jointes est conseillée. Si tu le rates, la créance ne sera pas payée, sauf si un juge lève la forclusion parce que le retard ne t'est pas imputable.
La prochaine publication, avec les chiffres de septembre, est prévue le 6 novembre. Je lirai d'abord le tableau par taille.
Un total en gros titre te renseigne sur l'économie. La ligne qui compte pour ta trésorerie est celle où se trouvent tes clients.
Sources
- Banque de France, « Défaillances d'entreprises - 2026-08 » (9 octobre 2026, mis à jour le 12 octobre 2026)
- Banque de France, Stat Info « Les défaillances d'entreprises, France, août 2026 » (PDF) (9 octobre 2026)
- Banque de France, « Méthodologie : défaillances d'entreprises » (mis à jour le 16 mars 2017, consulté le 19 octobre 2026)
- Banque de France, « Comprendre la cotation et l'indicateur dirigeant » (consulté le 19 octobre 2026)
- Banque de France, « Calendrier des statistiques » (consulté le 19 octobre 2026)
- Insee, « Nombre de créations d'entreprises - Ensemble - France - Données mensuelles brutes » (série 010755537) (mis à jour le 16 octobre 2026, consulté le 19 octobre 2026)
- Insee, « Nombre de créations d'entreprises - Micro-entrepreneurs - Ensemble - France - Données mensuelles brutes » (série 010755410) (mis à jour le 16 octobre 2026, consulté le 19 octobre 2026)
- Insee, « Nombre de créations d'entreprises - Sociétés - France - Données mensuelles brutes » (série 010755670) (mis à jour le 16 octobre 2026, consulté le 19 octobre 2026)
- Entreprendre Service Public, « Déclarer ses créances envers un partenaire commercial en procédure collective » (vérifié le 8 octobre 2026, consulté le 19 octobre 2026)
- Entreprendre Service Public, « Comment savoir si une entreprise fait l'objet d'une procédure collective ? » (vérifié le 22 octobre 2025, consulté le 19 octobre 2026)
