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Psychologie

Onze synesthètes, un seul jeu d'aimants Fisher-Price derrière leurs couleurs

9 mai 2026 10 min de lecture

Illustration générée avec GPT Image.
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Certaines personnes voient le A en rouge. Pas au sens figuré, pas comme une métaphore de poète : la lettre imprimée en noir déclenche automatiquement une couleur, toujours la même, sans qu'on puisse l'empêcher. C'est la synesthésie graphème couleur, l'une des formes les plus répandues et les plus étudiées du phénomène. La réponse dominante à la question de son origine tient en un mot : câblage. Une particularité neuronale, présentée comme héritable et involontaire, installée bien avant que l'enfant ait son mot à dire. L'hypothèse concurrente, celle d'un apprentissage, circulait dès 1893 sous la plume de M. W. Calkins dans l'American Journal of Psychology, avant d'être rangée au rayon des fausses pistes.

En janvier 2013, deux chercheurs du département de psychologie de Stanford ont publié dans Psychological Science les palettes de onze synesthètes. Elles se ressemblaient beaucoup trop. Quatre de ces personnes avaient encore, chez elles, l'objet qui rend cette ressemblance nettement moins mystérieuse.

La position par défaut : ces couleurs ne s'apprennent pas

Le soupçon d'apprentissage avait déjà été testé à grande échelle. En 2005, Anina Rich, John Bradshaw et Jason Mattingley publient dans Cognition une enquête par questionnaire auprès de 192 synesthètes adultes, dont un sous groupe de 150 pour qui lettres, chiffres et mots induisent des couleurs. Nathan Witthoft et Jonathan Winawer résument ainsi le volet qui les intéresse : les couleurs déclarées ont été comparées à celles relevées dans 46 livres et jouets pour enfants australiens, et il en est ressorti « peu d'éléments » en faveur d'un apprentissage.

La formule mérite une précision que la légende a effacée. Rich et ses coauteurs ne concluent pas contre l'apprentissage. Ils écrivent au contraire que le développement de ce type de synesthésie incorpore, dans bien des cas, des expériences d'apprentissage précoces communes à tout le monde. Ce qu'ils trouvent, ce sont des régularités de population. Le R appelle le rouge chez 36 % de l'échantillon, le Y le jaune chez 45 %, le D le marron chez 47 %, et des tendances comparables apparaissent chez des témoins non synesthètes à qui l'on demande simplement d'associer des couleurs à des lettres. Ce que l'enquête ne montre pas, c'est un objet précis derrière une palette précise.

En face, la première des objections de principe que recensent Witthoft et Winawer vient de Vilayanur Ramachandran et Edward Hubbard, dans le Journal of Consciousness Studies de 2001 : la synesthésie relève de la perception, pas de la mémoire. La formule est reprise telle quelle dans l'article de 2013 : la synesthésie n'est pas « simplement se souvenir d'un jeu d'aimants de l'enfance avec lequel on a joué ». Des cas isolés d'apprentissage existaient pourtant. Peter Hancock décrit en 2006, dans Cortex, une paire de jumeaux monozygotes dont les associations chiffre couleur proviennent d'un puzzle identifié, en précisant que ni l'un ni l'autre ne rapporte les photismes typiques de la synesthésie. Dans la même revue et la même année, Witthoft et Winawer publient le cas d'une seule personne, désignée AED, dont les couleurs venaient d'aimants de réfrigérateur. Randolph Blake et ses coauteurs signalaient déjà, en 2005, qu'une de leurs synesthètes bien étudiées disait tenir ses couleurs d'un jeu d'aimants. Trop peu, et trop dispersé. Ces cas ont été qualifiés de fausse piste, voire de pseudo synesthésie.

Onze palettes trop semblables pour être un hasard

Witthoft et Winawer réunissent onze synesthètes graphème couleur, nés aux États Unis entre 1970 et 1985, dont cinq femmes. Ce n'est pas un échantillon tiré au sort, et l'article ne le cache pas : six d'entre eux ont écrit aux auteurs après avoir vu leur article de 2006 signalé sur le site de l'American Synesthesia Association, un autre après un message posté sur une liste de diffusion où il disait tenir ses couleurs d'un jouet d'enfance, un autre est lui même chercheur en synesthésie, un autre encore un spécialiste de la vision croisé en conférence. L'étude ne dit donc rien de la fréquence du phénomène dans la population.

Avant toute chose, il fallait établir qu'il s'agissait de vraie synesthésie. Sur le site synesthete.org, chaque participant voit les 26 lettres majuscules et les 10 chiffres, trois fois chacun en ordre aléatoire, et règle un sélecteur RVB jusqu'à retrouver sa couleur. Dix des onze passent par cet outil, le onzième par un logiciel maison. Un tirage aléatoire des valeurs RVB produit un score de dispersion d'environ 3,0, et le seuil qui sépare le mieux les synesthètes des témoins qui tentent d'être cohérents se situe à 1,0. Les dix sujets testés obtiennent une moyenne de 0,517, le pire à 0,66. À une tâche de congruence chronométrée, où chaque lettre colorée reste affichée une seconde et où il faut dire vite si la couleur est la bonne, les dix dépassent le seuil de 85 % retenu comme typique, le moins bon à 90 %, la moyenne à 93,5 %, pour un temps de réponse moyen de 1,2 seconde.

Puis vient la seconde session, au minimum 54 jours après la première, avec plus d'un an d'écart pour dix des onze et un délai maximal de 2854 jours. La corrélation circulaire moyenne entre les teintes des deux sessions atteint 0,96, certaines dépassant 0,99. Ces gens ne devinent pas. Ils rendent la même couleur jusqu'à huit ans plus tard.

Reste le fait gênant : mises côte à côte, les onze séries se ressemblent, et chacune montre un motif régulier qui se répète le long de l'alphabet.

Trois jouets, un seul jeu de lettres

Dix des onze sujets déclarent avoir possédé l'un de trois jouets largement diffusés par Fisher-Price entre 1972 et 1989. Un seul, S9, fait exception. Chacun de ces jouets contenait un jeu de lettres aimantées avec toujours le même code couleur. Le seul dont l'article donne la référence précise est le School Days Play Desk numéro 176 : un pupitre en plastique à tableau magnétique, annoncé pour les enfants de 3 à 8 ans, livré avec 35 lettres et 10 chiffres aimantés. Le catalogue de collectionneurs thisoldtoy.com, que les auteurs citent en bibliographie, le donne fabriqué de 1972 à 1990, soit un an de plus que la fourchette retenue dans le texte pour les trois jouets.

Quatre des synesthètes possèdent encore leur exemplaire, S2, S3, S4 et S5, et ont fourni les photographies publiées dans l'article. C'est la partie de l'étude qu'aucune statistique ne remplace : la pièce à conviction est sur la table. Pour les six autres, l'identification du jouet repose sur un souvenir d'enfance rapporté des décennies plus tard.

Les auteurs classent les onze palettes de la plus proche à la plus éloignée du jeu de lettres. Le dernier de la liste, S11, présente encore 14 correspondances sur 26. Ils estiment la probabilité d'obtenir 14 correspondances ou plus sur 26 tirages à moins de 1 sur 1 milliard, et celle de voir onze séries franchir ce seuil à un chiffre nettement plus faible encore.

Les chiffres servent de contre-épreuve

Le détail le plus élégant tient à ce que les trois jouets n'étaient pas identiques. Deux d'entre eux contenaient aussi des chiffres aimantés, avec un code couleur distinct de celui des lettres mais commun aux deux jouets. Le troisième était un plateau de chiffres et de symboles arithmétiques.

Or seuls quatre sujets se souviennent explicitement d'avoir eu des chiffres colorés : S2, S3, S4 et S6. S2, S4 et S6 montrent respectivement 10, 8 et 6 correspondances avec le jeu de chiffres. S3 a fourni la photo de son plateau et montre 5 correspondances sur 10 d'après le texte de l'article, 6 si l'on accepte que son zéro jaune vienne du O jaune des lettres. La légende de la figure correspondante en annonce une de plus dans les deux cas, incohérence interne que les auteurs ne relèvent pas. La probabilité d'atteindre 5 correspondances ou plus sur 10 tirages est estimée à moins de 1 sur 50 000. La plupart des autres sujets en montrent 0 à 2.

Une exception mérite d'être citée, parce qu'elle abîme la symétrie : S7 ne se souvient d'aucun jouet à chiffres et en montre tout de même 4. Les auteurs jugent plausible, vu sa date de naissance, qu'il ait eu l'un des jouets sans en avoir gardé le souvenir, ce qui est une explication et non une preuve. La contre-épreuve tient donc dans le sens qui compte : ceux qui déclarent avoir eu les chiffres colorés en portent la trace. Elle se lit moins proprement dans l'autre sens, puisque c'est le souvenir, et non la couleur, qui s'efface.

Ce que les auteurs refusent de conclure

L'article aurait pu s'arrêter là et devenir un titre de presse. Il fait exactement l'inverse. Witthoft et Winawer écrivent qu'ils ne soutiennent pas que la présence du jeu d'aimants ait suffi à induire une synesthésie, tout en admettant qu'elle en a peut être augmenté les chances, et ils précisent avoir rencontré de nombreux non synesthètes ayant possédé le même jouet. Ils rappellent aussi que la plupart des tentatives d'induire une synesthésie par association répétée chez l'adulte ont échoué, la plus ancienne citée étant celle d'E. L. Kelly, parue en 1934 dans le Journal of Experimental Psychology, volume 17, numéro 3, sous un titre qui annonçait la couleur : une tentative expérimentale de produire une chromesthésie artificielle par la technique de la réponse conditionnée.

Un troisième garde fou est plus subtil. Chaque palette garde des écarts personnels par rapport au jeu de lettres, et ces écarts ne sont pas du bruit : quand on compare la corrélation de chaque sujet avec lui même à celle qu'il obtient avec les dix autres, le rang moyen est de 1,5 sur une échelle de 1 à 11, un rang de 1 signifiant que le sujet se ressemble plus à lui même qu'à n'importe lequel des dix autres. Chacun reconnaît sa propre colonne dans la figure. Surtout, ces déviations retombent plus d'une fois sur deux sur le choix majoritaire des synesthètes en général. Neuf des onze rendent le Y orange, comme le jeu de lettres reproduit dans l'article ; les deux autres le font jaune, comme 45 % des synesthètes de l'enquête de Rich. Le jouet a mis en forme quelque chose qui existait déjà.

Pourquoi la version « c'est inné » avait tenu

La croyance ne s'est pas imposée par paresse. Elle s'est imposée parce que les preuves contraires arrivaient une par une, et qu'un cas unique reste indiscernable d'une coïncidence ou d'un faux souvenir. Une paire de jumeaux sans photismes, une seule participante, un seul témoignage sur des aimants de réfrigérateur : chaque fois, il était raisonnable de suspendre son jugement. La grande enquête de 2005, qui aurait pu trancher, comparait les couleurs déclarées à un corpus de livres et de jouets, pas aux objets que chaque sujet avait réellement eus entre les mains.

Ce que change l'étude de 2013, c'est le nombre et la matérialité. Onze séries, un jeu de lettres identifié, quatre exemplaires conservés, une contre-épreuve sur les chiffres. La conclusion réelle n'est pourtant pas que la synesthésie s'apprend. Elle est plus fine : le contenu des associations peut venir du monde extérieur, la disposition à les vivre comme des perceptions, non. Les auteurs proposent de décrire la synesthésie comme la récupération automatique de souvenirs anormalement précis et stables, et ils ajoutent que les contingences externes ne suffisent pas à la produire, celle ci dépendant probablement de facteurs génétiques. Ce n'est pas « seulement » se souvenir, écrivent ils, mais c'est se souvenir tout de même.

Le pupitre numéro 176, lui, a cessé d'être fabriqué en 1990. Le nuancier qu'il distribuait tenait encore, à quelques écarts près, chez onze adultes testés des décennies plus tard.

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